J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans...
J'ai de quoi écrire un livre sur tout ce que j'ai vécu auprès de cette population si particulière que sont les personnes déficientes intellectuelles.
J'ai trouvé à leurs côtés bien plus d'humanité qu'auprès de n'importe qui.
Et cela me manque, terriblement.
J'avoue ne pas trop recontacter les anciens collègues car inévitablement, le fait d'avoir des nouvelles et de ne pas être auprès d'eux à partager leur quotidien me laisse un profond vide en moi.
Vide que ne peut pas combler mon job actuel dont la principale caractéristique est d'être vide, aussi.
Bon, trève de remords et regrets, souvenirs qui mordent le coeur et ne lâchent pas. Les résidents savent très bien se rappeler à moi et me rappeler l'engagement que je leur ai fait, la promesse
que je leur ai tenue : me former afin de les accompagner au mieux.
Je me souviens d'une certaine G., femme d'âge mûre, [...]
Ne rien faire c'est la conserver...
Rien de moins faux pour moi.
Je hais mon job actuel. Profondément. Je trépigne à l'idée d'en trouver un autre, d'entrer en formation, d'être enfin bien dans ma tête quand je vais au taf, sans avoir fait une crise d'angoisse
la veille et avoir pleuré une partie de la nuit.
On passe trop de temps au travail pour s'y faire chier. Surtout quand notre réserve de patience s'amoindrit et que déjà, y en avait pas beaucoup.
Je me tape de folkloriques "heures de bureau" à surfer sur le net et je suis tellement furax que j'ai du mal à me concentrer sur quelque chose, que je papillonne de fenêtre en fenêtre.
Je suis payée notamment à rien foutre.
Et on va me dire "crée ton boulot, occupe-toi..." Mouais, ben venez en discutez avec le très causant directeur général...
Pfff. Vivement que ça cesse.
Que je fasse quelque chose de mes dix doigts et que cela occupe également mon [...]
Texte de commande.
Le petit monsieur se déplace le plus souvent en fauteuil roulant électrique. Mais c'est pas de sa faute, hein, il est né comme ça... Il a été livré avec tout, sauf des muscles costauds. Et
oui, il n'a pas assez mangé de Gervais, les petits pots pour les os costauds. Mais c'est pas de sa faute, il ne mange pas vite.
Le petit monsieur a des tout petits bras. Ben oui, hein... S'il faisait avancer son fauteuil avec ses bras, eh ben ceux-ci seraient musclés. Or donc, le petit monsieur, s'il a
de tout petits bras, c'est qu'il n'a qu'à bouger que le pouce pour que son fauteuil avance - joystick de flemmard...
Et comme le petit monsieur a de tout petits bras, eh ben il a de toutes petites jambes aussi. Ben oui, hein... Sinon ça ferait bizarre... Il serait pas symétrique du haut et du
bas.
Le petit monsieur a deux positions favorites et préférables : [...]
Comme il est
parfois difficile de leur donner le sourire. Hier, je suis allée visiter le foyer et tous ses résidants, puisque j'étais sur place, revenant d'une petite crêperie avec ma collègue préférée, ma
menthe-or... Mireille glacée dont la croûte de froideur couvre des trésors.
Mélancolique et joyeuse, je voguais d'unité en unité, de personne en personne. Répéter mille fois ce que je deviens, depuis ce temps, féliciter la double maman, demander des nouvelles des
absents. Et promettre de revenir vendredi, à l'apéro de Noël, et peut-être plus...
Et discuter une heure avec Jojo qui boîte, Jojo qui bave et Jojo qui a les yeux qui reflètent très clairement ses émotions. Jojo s'ennuie, lui qui a tout ce temps si peu rempli, lui dont les
centres d'intérêt s'amenuisent au fur et à mesure qu'il sort moins, au fur et à mesure de son humeur, régie par des montagnes russes brinquebalantes.
Jojo ne veut plus aller chez lui, il s'y ennuie. Jojo [...]