J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans...
J'ai de quoi écrire un livre sur tout ce que j'ai vécu auprès de cette population si particulière que sont les personnes déficientes intellectuelles.
J'ai trouvé à leurs côtés bien plus d'humanité qu'auprès de n'importe qui.
Et cela me manque, terriblement.
J'avoue ne pas trop recontacter les anciens collègues car inévitablement, le fait d'avoir des nouvelles et de ne pas être auprès d'eux à partager leur quotidien me laisse un profond vide en moi.
Vide que ne peut pas combler mon job actuel dont la principale caractéristique est d'être vide, aussi.
Bon, trève de remords et regrets, souvenirs qui mordent le coeur et ne lâchent pas. Les résidents savent très bien se rappeler à moi et me rappeler l'engagement que je leur ai fait, la promesse
que je leur ai tenue : me former afin de les accompagner au mieux.
Je me souviens d'une certaine G., femme d'âge mûre, trisomique dont le dossier indiquait des "troubles caractériels". Ces troubles se caractérisaient par le fait qu'elle refusait obstinément,
chaque matin, de se lever d'elle-même, de se laver, s'habiller, déjeûner, sans que tout cela ne soit beaucoup négocié, négocié et finalement imposé. Que de perte d'énergie avec cette femme qui
pour avoir du caractère en avait, et surtout une sacrée détermination à dire "non".
Sur l'unité où elle vivait, il y avait six autres personnes, et pour ces sept résidents, un seul salarié. Ca fait pas beaucoup, sachant que trois des résidents étaient en orientation foyer
d'accueil médicalisé, ce qui signifi qu'ils nécessitaient plus d'accompagnement parce que leur pathologie évoluait, avec l'âge...
Et la petite G., et bien elle épuisait... C'étaient des batailles constantes.
Et un jour, lassée des coups de chaud que j'avais à batailler avec cette femme, au lieu d'être directive comme d'habitude, et de lieu imposer de manière persuasive qu'il fallait effectivement
qu'elle se sorte de son lit, et fasse ce qu'il faut faire chaque matin, eh bien je lui ai parlé, calmement, et lui ai bien expliqué ce qu'elle faisait là, ce que je faisais là, et ce qu'on devait
faire ensemble...
C'est une de mes plus belles victoires éducatives, sinon la plus belle (faut dire qu'elle était têtue, miss G.)
Et cela a fonctionné.
Et c'est pour cela que je veux me former, travailler dans ce secteur, auprès de personnes déficientes intellectuelles. Pour pouvoir remettre tous les jours le couvert, travailler sur ces toutes
petites choses du quotidien qui sont tellement importantes. Mettre du sens à chaque acte.