C'est chez qui ?

P'tite causerie

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Lundi 2 août 2010 1 02 /08 /Août /2010 03:26

Bonjour tout le monde !

 

J'espère que vous vous portez tous bien, et ma foi, moi aussi.

 

Je suis en vacances depuis un peu plus d'un mois et profite à fond de ces temps pour me ressourcer, me reposer, me cultiver et me sortir un peu.

 

Après avoir passé quelques jours dans ma Bretagne natale et avoir récupéré mes petites soeurs et mon petit frère pour une semaine, nous avons vécu quelques péripéties comme une journée au Puy du Fou ou au parc des Naudières (parc d'attraction des environs de Nantes)... Bref une semaine bien chargée avec des nuits trop courtes mais c'était tellement bon de les retrouver, mes schtroumpfs comme je les appelais avant (et c'est mieux maintenant parce qu'ils ont grandi et sont moins chiants ;)).

 

Et là je viens de passer une semaine d'ermitage dans ma maison, errant du canapé au lit, lisant jusqu'à ce que sommeil s'ensuive. Besoin de faire un gros plein de fiction et de quitter un peu la réalité.

 

Vont s'ensuivre quelques critiques des livres ou films que j'ai pu voir, voire de quelques séries aussi. N'hésitez pas à pondérer mon enthousiasme !

Par Sifoell
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Jeudi 13 mai 2010 4 13 /05 /Mai /2010 22:18

Cela fait un petit moment que je n'avais pas parlé boulot ici. Je suis toujours dans cette formation qui remue tant. Le stage, surtout.

Je commence à avoir de sérieux problèmes à mettre de la distance entre le boulot et la maison. A construire cette coupure, ce clivage, qui permet de laisser à la porte les affects ressentis lors du stage, devant des personnes qui sont dans de telles difficultés, multiples, que je ne peux me ressentir qu'impuissante à tout traiter. Les outils que j'ai à ma disposition sont bien insuffisants pour véritablement aider les personnes.

Pour les difficultés de logement, il y a les partenaires de l'urgence sociale pour la mise à l'abri, pour manger un bout.

Pour les difficultés financières, il a l'assistante sociale du CCAS qui peut peut-être débloquer une somme exceptionnelle pour venir en aide de manière ponctuelle. Sinon, il y a les dossiers de surendettement, qui ont l'air d'être acceptés de manière aléatoire. Quand un mec vit dans un garage, mis à la porte d'un logement pour impayés, et que sa dette importante n'est pas prise en charge dans un cadre précis, on se pose des questions.

Pour les difficultés sanitaires, il y a l'Equipe de Liaison Psychatrie Précarité, il y a toute la Psychiatrie de secteur, les lits halte soin santé, la PASS (Permanence d'accès aux soins, ou un truc comme ça)... Il y a l'hôpital, les médecins de médecin du monde.

La question des "cumulards", ceux qui se chronicisent dans des difficultés très importantes, me touche. Je me sens littéralement impuissante. Je suis juste là pour recueillir le malaise du moment, tenter d'apaiser les affects, la personne en crise, blessée. On parle d'une vraie souffrance sociale.

Et on parle de burn out. Je m'épuise.

Et voilà que je dois aussi rendre compte de cela. Préparer des dossiers, mémoires. Me servir de ce que je vois en stage, et de ce que j'apprend, pour mes propres desseins professionnels.

Gloups. Sentiment de malaise. Ca gratte au niveau de l'éthique, ça gêne aux entournures.

J'y retourne. Ceci n'était qu'une digression, une excuse pour ne pas travailler sur mes dossiers, pour ne pas bachoter. Repousser encore et toujours le moment de vraiment se poser et réfléchir. Mettre de côté la pression exercée par l'impression de ne pas en faire assez au boulot, alors que déjà je suis fatiguée.

Bienvenue dans le métier de l'éducateur spécialisé. Toujours remettre sur le métier les situations inextriquées, emmêlées.

J'apprends au jour le jour ce que je savais déjà : je ne suis pas superwoman. Bienvenue dans le monde des désillusions : je ne sauverai personne sans son consentement, et je ne sauverai personne avec les moyens dont je dispose.

Listes d'attente, prioriser les situations. Rester dans le cadre de mes 32h hebdomadaires de travail sur le terrain de stage. Gérer cette colère qui me nourrit depuis des semaines.

Je kiffe et déteste mon métier. Je kiffe et déteste mon stage. Je kiffe et déteste les usagers. Supporter, ne pas supporter. Soupirer, souffler, s'emporter, se contenir.

J'apprends aussi à tenter de gérer mes frustrations, celles de mes collègues. Je grandis, je n'ai pas envie de me blaser. Parce que se blaser c'est accepter ce qui est inacceptable : les moyens mis à disposition, les situations des personnes qui sont critiques. Mais se blaser, c'est se protéger. Alors, je me pose la question de ce que je vais faire, de comment je vais supporter sans perdre la santé (il paraît que je rêve de mon stage, d'usagers, d'accueillis comme on jargonne...).

Alors, avec l'énergie du désespoir, je fais du jardinage, je regarde des films, je sors, et j'ai tellement envie de voir du monde, ne pas saouler mes proches avec ce que je vis. Ne pas remettre cent fois sur le tapis celui-là qui est tellement malade qu'il en oublie de manger, de dormir, qu'il déambule, qu'il perd son nom, son identité...

Trop de choses dans la tête. Et il faut que je travaille la distance. La distance avec l'autre pour me protéger, et pour le protéger de mon inefficacité si un jour je ne supporte pas.

Voilà. J'en suis là : inquiète sur le terrain de stage (à quand la prochaine bagarre, les prochains couteaux, les prochaines menaces. Vais-je m'en prendre une ?). Inquiète à la maison parce que je ne trouve pas l'énergie pour travailler là-dessus.

Un accueilli m'a fait comprendre que je ne comprendrai jamais ce qu'ils vivent parce que je ne le partage pas.

Et j'en suis là. A lire pour essayer de comprendre. Pour essayer de mettre de la distance. Pour ne plus être inquiète.

Par Sifoell
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Dimanche 21 mars 2010 7 21 /03 /Mars /2010 02:05

Elle ne manque pas d’air

Mais d’horizon

Quand elle étend les bras

Comme un oiseau s’apprêtant à prendre son envol

Elle aimerait ne pas toucher ces murs

Or au bout de ses doigts

A chaque fois un résistance

Tu es enfermée

Elle ne manque pas d’amis

Mais de véritables compagnons

Sachant écouter et comprendre

Sachant discerner dans son discours tortueux

Ce qu’elle essaie vraiment de dire

Sans la couper sans la juger

Juste ouvrir grand cœur et bras

Et accepter

Tes paroles sont tues

A force de tourner sur elles-mêmes

Paroles vides de sens

Vides de vie

C’est une évidence

Tu ne parles qu’à toi-même

Et tu n’attends plus rien

Pas de réponses

Tes rêves sont trop lourds à porter

Il faudrait que tu fuies

Que tu évites de croire ce que de toi on dit

On murmure, on ragote, on fait suinter

Il faudrait que tu partes en quête

De cet horizon assez vaste

Pour t’accueillir toute entière

Sans t’anéantir

Mais ils te poursuivraient

Avec leurs doutes déments

Leurs pauvres histoires de pauvres gens

Noyés entre leurs murs

Sous leurs jours sordides

Et tu le sais

Tu traîneras toujours derrière

Les pas qu’ils n’ont pas faits

Tu voudrais voyager pour ceux-là qui ne bougent pas

Tu voudrais t’aventurer contre ceux-là qui n’y croient pas

Mais toujours ces entraves

Toujours cette paralysie

Comment avancer quand tous freinent tes élans

D’un geste d’un mot d’un haussement de sourcils

Laissant dire que tu t’égares

Va te perdre loin de leurs poisons

Par Sifoell
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Vendredi 19 mars 2010 5 19 /03 /Mars /2010 02:03

Horreur inéluctable

Soulagement longuement attendu

Malédiction souhaitée

Tabou ironique

Tu rapproches et tu divises

Tu es la pire des infamies

Quand les vautours s’arrachent les restes

Tu fais perler des larmes

Assaisonnant les souvenirs

Tu rends mélancolique

Toute personne ayant conscience de la perte

Tu peux être anonyme

Ou au contraire noyée dans la masse

Tu es là depuis la division

Et la spécialisation

Riant au grand jour devant les blés mûrs

Ou tapie dans l’ombre attendant ton heure

On te craint, on te respecte, on hâte ta venue

J’aimerai pouvoir t’apprivoiser

A tant te souhaiter nous devenons intimes

Je pense te comprendre

Et je pense comprendre ceux qui ont peur

J’aimerai t’approcher

Pour apprendre aux autres à ne plus te craindre

A t’accueillir dans le silence et le recueillement

Parfois, au plus profond de mes doutes

Je souhaite ta venue

Bras grands ouverts et souriante

Comme accueillant une amie tant attendue

Je te souhaite mais te repousse

Non, mon temps n’est pas fini

Puis mon œuvre ne l’est pas

Je dois être utile à quelqu’un en ce monde

A une cause, une personne, des prémisses d’histoires

Je suis une conteuse

Et ta venue m’apporterait le bâillon

Alors, non, attarde-toi un peu sur le chemin

Et ne prête pas attention à mes appels

Je ne suis qu’une pauvre fille sans volonté

Pourquoi faut-il donc douter

Se torturer

Ecouter les dires de ceux qui nous entourent

Pourquoi faut-il soupirer à tes pas ?

Par Sifoell
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Mercredi 17 mars 2010 3 17 /03 /Mars /2010 02:02

Je ne sais rien. Rien qui ait pu, la toute première fois, pécher par imagination dans une dictée. Rien qui ait pu me faire rêver qu’écrire serait pour moi mon moteur. Je n’ai jamais eu précisément de souvenirs. J’ai la mémoire courte, ou étrangement boutiquée. Mes souvenirs se mêlent aux histoires que j’ai lues, vues au ciné ou à la télé. J’ai même l’impression de n’avoir qu’un ersatz de vie. Rien de ce qui n’arrive dans mon entourage ne semble m’atteindre directement. Aucun évènement qui ne me soit destiné. Je semble vouée au rôle de témoin, de raconteuse d’histoires. C’est pour cela que je prends la plume ou le livre. C’est pour cela que je passe plus de temps le nez sur quelques écritures qui ne sont même pas de moi mais qui finissent par m’appartenir. Je suis plus qu’une spectatrice. Je suis une sangsue. Je vampirise le bonheur ou les soucis des autres pour les ranger quelque part dans les tiroirs de ma mémoire. Au classeur noté « bric-à-brac », des phrases, des définitions, des lieux, personnages, objets et situations à exploiter, un jour, quand je trouverai ce qui les lie. J’ai peur de n’être que ça. Une sangsue. Une profiteuse d’histoires comme il y a des profiteurs de guerre. Je crains de ne pas être quelqu’un de très fréquentable.

Et puis aussi, cette fausse modestie, ce dégoût de soi qui ne doit pas être capable d’aligner trois mots formant un sens, une phrase, une accroche. Ce n’est pas moi qui écris, c’est ma main droite, ou mes doigts sur un clavier. Ce n’est pas moi qui invente, ce sont ces histoires qui vont se ranger toutes seules dans un tiroir, et qui en sortent comme des diables pour me ramener sur le chemin de la réussite, la voie dorée vers la Terre Promise, l’autoroute pour l’Orgueil. Je n’ai aucune imagination, juste une formidable faculté d’observation. J’éponge le front des gens pour m’approprier leur sueur. Je balaie derrière eux pour m’attribuer leurs pas. Je lis leurs travaux pour les assimiler. Les vampires existent, innombrables.

Je n’ai aucune compassion. J’absorbe des informations, récits, l’Histoire, les faits divers, racontars, vantardises, divagations. Je les mâche avec délectation pour affoler mes papilles. Je les avale pour les conserver le temps de les digérer et en garder cette partie, infime moelle, quintessence, substrat indispensable à ma survie. Regardez-moi me lécher les doigts pour ne rien en perdre. Touchez-les, ces mains gelées. J’ai toujours froid, même sous des cieux cléments. Je ne suis pas vivante. Je suis une pierre, une statue mal dégrossie se réchauffant aux récits des autres. Immobile quand ils s’agitent. Noyau s’alimentant des déplacements énergiques des vivants. Témoin, toujours témoin. Mieux – ou pire : suceuse de vie, suceuse de sang.

Méfiez-vous des gens comme moi qui tendent une oreille compatissante, au récit de vos douleurs. Méfiez-vous de ceux-là qui frémissent à l’évocation de vos souvenirs de bonheur. Elles ont raison, les légendes. L’ail est néfaste pour les vampires. Mangez-en jusqu’à ce que votre haleine empeste pour nous faire fuir. Méfiez-vous de nous qui n’avons qu’un semblant de vie et ne demandons rien d’autre que votre voix à enfermer dans une caméra, ou bien emballée dans une armoire sentant la naphtaline, entre deux feuilles de papier jauni.

Faut-il que je la bâillonne, cette fille enfermée dans un placard de ce bureau aux multiples armoires, aux tiroirs innombrables. Faut-il que je la fasse taire, elle qui me parle, moi qui n’écoute pas ou plus, moi qui entends ses rêves ou ses chants. Faut-il que je la refuse, que je la réfute, que je nie son existence. Je ne sais pas quand cette petite fille s’est dédoublée. Peut-être le jour de ses onze ans, quand cette petite fille au monde doré a vu la première fissure dans son existence, dans cette vie parfaite.

Elle s’appelle Lolita. Non une gamine précoce et aguicheuse. Juste une petite fille qui aurait pu être si j’avais baissé la garde. Une enfant sacrifiée, non désirée, aux rêves et envies bafouées, enfermés dans la gorge serrée par ce cri sourd de ne pas être entendu. Lo-li-ta. Trois syllabes roulant sur la langue comme des galets s’entrechoquant contre mes dents. Lolita. L’écho de ce que j’aurai pu être si je ne l’avais pas perdue en route, mon âme. Lolita. Mon reflet. Ma schizophrénie consciente et acceptée.

Je viens de te donner naissance, ma belle, et tu peux être comblée. Tous mes échecs sont effacés par ton existence. Lolita. Jolie fleur à l’esprit acerbe et à la langue pendue. Un caractère et une détermination que je t’offre, ma sœur. Là où je me suis arrêtée, tu as continué. J’espère que tu as apprécié le voyage, et que tu as préparé le mien. Raconte donc ton chemin, pour m’ôter peurs et doutes. Allez, parle et j’écoute. Mathieu, qui m’a tuée, t’a-t-il donc aimée ? Et Jo le voyou, le vaurien, pèse-t-il de tout son poids sur ton cœur et ton corps ? Et cet enfant, ce fils que j’ai rêvé de concevoir aux quatre coins du monde, est-il né ?

Profites-en, Lolita, ma petite sœur de force et de feu. Profites-en bien et raconte-moi. Je suis sur la terre et je marche. C’est difficile de marcher quand on a mes pensées. Vas-y, ma jumelle, pousse-moi dans ces chemins que tu as tracés, toi la baroudeuse, toi la sans-semelles. Soulages-moi de cette charge que je m’impose. Ote mes freins et mes œillères, sors ma tête de ce trou de sable et dépoussière-moi pour que je sois présentable.

Je dois affronter le monde, bientôt. Le monde et tous ses monstres et ses héros. J’en connais déjà quelques uns des deux camps. Et je me situe dans le troisième : ceux qui regardent. Allez, petite sœur, rends-moi un peu de cette vie que je t’ai prêtée, ce jour imprécis où j’ai cessé de me battre. Nous sommes des roseaux, toutes les deux. Nous avons courbé l’échine pour embrasser la terre. Rappelle-moi que le ciel existe encore.

Permets leur d’exister. Aide-moi pour que je leur prête vie. Allez, petite sœur d’un monde meilleur. Ma jumelle, mon ombre et mon reflet. Rien qu’un peu de tes forces, de ton assurance. Pour qu’Illias sculpte, que De la douceur existe, que le ballet tourne, et tourne encore sans s’épuiser. Petite sœur d’ailleurs. Encore un peu de présence.

Il faut que j’arrête de gaspiller ce temps qui nous est à tous compté. Sans exception. Il faut que j’arrête de jouer avec quelque chose qui ne m’appartient pas, ni à personne, d’ailleurs. Le temps n’appartient qu’à lui-même et à ce qui n’affecte pas. J’ai beau chercher, je ne vois pas à quoi. J’aimerai savoir, histoire de me donner la frousse et de me presser un peu. Combien de temps m’a été imparti, combien de temps pour écrire, jouer, fonder une famille, bâtir un foyer, construire un village et un avenir pour des gens ayant besoin d’un coup de main. Combien de temps pour sauver le monde ?

Je suis une enfant. Je suis au début de ma vie. J’avance si peu que j’ai l’impression de naître chaque jour. Je ne sais pas si c’est une chance.

Je doute. Je suis un être de doutes. A chaque tentative de pas, je crains de m’effondrer. J’avance sur des terres meubles, sur des sables mouvants. Je crains que le chemin ne s’arrête pour moi. Je crains de ne plus être assez forte sur mes jambes. Je crains de ne plus trouver d’air. Je crains tout. Et cela à chaque pas.

Je ne sais pas si cette peur constante est un héritage d’hier, quand nos ancêtres étaient guidés par leur instinct, quand chaque jour, chaque chasse était une victoire. Juste avant qu’ils ne donnent vie à Dieu, aux dieux, pour se rassurer, pour redevenir des enfants bercés contre le sein d’une mère qui les protège tendrement, juste là, où il n’y a aucun danger. Juste avant que ces hommes n’inventent toutes ces choses pour alléger leur vie quotidienne, se simplifier la tâche.

Pourtant, je ne voudrai pas que cette peur disparaisse, ni son juste remède : l’écriture. Le doute et la création. Quel plus bel équilibre ? Il ne faut pas que j’oublie que je suis une fille de l’air, une balance. Libra. Funambule sur le fil du rasoir, oscillant entre deux vides. Un pendule hésitant. Ni oui ni non. Juste peut-être.

J’ai besoin de silence. De silence et de solitude. C’est pourquoi je recherche ces moments de solitude et ces lieux de silence. La nuit. La plage l’hiver. Le théâtre. L’église. Le parc quand il pleut. Le bar à quatre heures en semaine. La cafétéria de la grande surface quand il fait beau. La maison vide. La nuit.

J’ai besoin de m’aménager ces moments et ces lieux. Par peur de l’étouffement, de l’extinction. J’ai besoin de ces églises où il fait toujours froid, où cela sent le renfermé, où les pas des femmes à talons résonnent. J’ai besoin de trahir parfois pour ne pas me trahir. Pour pouvoir me regarder en face, me supporter. Me dire que celle-ci est la bonne. Cette naissance. Cette vie. La dernière de mes incarnations. Briller et réchauffer le corps et le cœur des autres avant d’aller voir si Dieu y est, et quelques étoiles.

Mais toi, Lolita, tu souris, je le sens. Tu le sais. Je ne te trahis pas. J’essaie de te ressembler, de t’atteindre. Ma sœur d’idéal qui t’en reviens d’Amazonie. Ma sœur sauvage.

Faut-il que j’aie besoin de trahir, de faire souffrir parce que je ne sais pas refuser, que m’importe tant le regard et l’opinion des autres, de ma famille ? Faut-il que j’aie besoin de tout briser autour de moi pour pouvoir écrire, et donc vivre ?

Que te reste-t-il, Lolita ? De plus que moi ?

Je ne manque pas d’idées. Ni d’enthousiasme. Juste de ce fichu premier pas. Ce fichu premier pas qui me fait écrire dans la Cathédrale de Quimper alors que je devrais être en train de faire des crêpes à l’école de ma sœur, que je devais lui apporter un tee-shirt faisant indienne pour le mardi-gras. Et que l’envie m’était passée, le premier pas impossible à franchir. Sauf pour la suite. Toujours. Les jambes à mon cou. Toujours. Je n’ai d’enthousiasme que dans la fuite. Et je ne me réchauffe qu’à la vie des autres.

« Elle met du vieux pain sur son balcon… » On connaît la chanson.

Vers quoi veut-on me mener ? Je ne sais plus déchiffrer les signes. Je crois que j’ai perdu la foi. Qu’il y a eu un franchissement dont je ne me suis pas rendue compte. Un moment précis où une action précise a été accomplie, me menant à grande vitesse sur une fausse route. Une mauvaise voie. Il faudrait que je revive cet instant pour le décrypter et neutraliser ce que je vis aujourd’hui. Ce que je ne vis pas, plutôt. J’ai toujours eu des rêves étranges, que j’interprétais instinctivement. Parlons de celui de cette nuit. Parce que c’est déjà une bonne nouvelle que de rêver à nouveau, que d’avoir encore ce tas d’idées fouillies à utiliser dans je ne sais quelle histoire. Rangées dans leur tiroir, elles se manifesteront d’elles-mêmes. Mais revenons au rêve. Des bassins en terrasse, comme dans les rizières, mais transparents et cubiques, garnis de fleurs d’eau. Il fallait les remplir parce que ces bassins allaient accueillir des crocodiles ou autres sauriens de cet acabit.

Et ce grand cheval blond, musculeux – peut-être une jument – allongé, blessé peut-être, sur des sortes d’éponges de mer, mais carrés, de grands carrés jaunes d’où il est difficile de se relever. Le sol meuble, toujours. L’immobilisme me tuera. Le confort aussi. L’indécision sûrement, ou le manque de fermeté dans mes décisions.

Je me souviens d’avoir été émue, en priant devant ma grande votive bleue, brillant faiblement. Pitié, oui, pitié qu’écrire soit la bonne voie. Pitié qu’écrire soit une prière, ma façon de me bercer dans le monde, de me rassurer.

Lolita dit : « Tu as trop de complaisance pour toi-même, Nora. Si tu continues de penser que tu es aussi faible que cela, tu vas le devenir, longtemps, juste pour te prouver que tu avais raison ».

Lolita ne dit pas que je suis une paresseuse, une bonne à rien, qu’il est temps que je regarde la réalité en face, que la vie est difficile, les rêves impossibles. Lolita n’efface pas les difficultés, ni ne les exagèrent. Elle les dépasse.

Je me sens vide, ou remplie de rien, de néant.

Je lutte, chaque jour, contre l’immobilité. Mon immobilité. Les temps filent à une vitesse, les jours, les semaines, les mois. Les échéances. Passées, les dates butoir, dépassés, mes objectifs.

Quand je m’arrête, il faut que cela soit pour quelque chose, et que j’accomplisse ce quelque chose. Il faut que ces arrêts n’en soient pas.

Je ne m’accorde rien. Aucune pause, aucune indulgence, aucune pitié, aucune complaisance. Il ne faut pas que je me laisse faire. Sinon, à avoir peur de tout, je vais finir par ne plus rien faire, ni écrire.

C’est beau, c’est sûr, de dire que l’on écrit alors que l’on passe des heures devant la télé à brûler ses nuits, ou lire et recopier des passages de bouquins.

C’est beau de dire qu’on écrit alors que tout ce qu’on fait, c’est se nourrir. Et il faut dire que j’ai toujours eu un grand appétit, et que j’ai perdu le goût de la satiété. Finie, l’autosuffisance repue du nourrisson après la tétée, finies, les impressions d’avoir véritablement travaillé, accompli quelque chose de sa journée.

J’ai un fort appétit et un fort caractère. Je suis une vampire doublée d’une ogresse, féroce ourse mal léchée, réveillée en pleine hibernation et de fort méchante humeur. Et toi, Lolita, ma petite sœur d’idéal, te reste-t-il quelque douceur ? Parce que je n’ai de doux que la peau de mes seins qui eux non plus ne servent à rien, ne nourrissant aucun petit.

Et je m’apitoie, féroce orgueil, caboche dure comme le granit de toute la Bretagne. Plus dure, encore. L’orgueil de se croire meilleure que les autres, meilleure dans l’écriture, moi l’écrivaine qui ne produit que peu, terre méchamment stérile, ne nourrissant pas son monde.

Et oui, je peux rêver de voyages, aussi, moi qui ne fais que lire et regarder, écouter, m’imprégner. Eponge ne restituant aucune eau. Tu peux te morfondre, Lolita, sur les vœux de ta sœur de dépit, de dégoût, de jalousie. Ouvrez les persiennes, qu’on la voit comme en plein jour… On la connaît aussi, cette triste chanson teintée de colère.

La colère, Ma sainte vaine colère, toujours là, hurlante, tempêtante. Je suis tout ce que j’écris, tout ce que j’imagine. Je suis à la rechercher de terres à bâtir. Je veux conquérir une île et un homme. Je veux parler douze langues plus quelques idiomes. Je veux faire le tour du globe et faire naître mes enfants dans tous les coins du monde. Je suis un champ de mine n’attendant que de la douceur, une Montparnos, une sauvageonne. Le rat indépendant ou aspirant à l’être. C’est beau, l’aspiration, c’est le début, l’étincelle.

Et je m’éparpille, et je papillonne, butinant deci delà quelques idées qui le moment venu formeront des embryons d’histoires, ou des débuts. Je suis la mère de beaucoup d’enfants inachevés qui pleurent de ne voir le jour. Je suis grosse d’une douzaine de fœtus avortés restant pourrir dans un coin de mon utérus, n’ayant pas réussi à s’y soustraire.

Je ne peux rien abandonner. C’est bien là le problème.

Je l’entends toujours, cette musique. Je ne connais pas mon solfège, mais j’ai retenu toutes les mélodies. Elles chantent en moi, me bercent et me libèrent. Si la musique a été inventée, n’était-ce pas pour meubler le silence et la solitude, célébrer les rencontres et les joies quotidiennes ? Et les mots, tout comme les notes…

Je les perds, parfois, et il n’y a rien de plus agaçant ? Il y a une seconde, il était là, au chaud dans mon esprit. Et je n’ai écrit qu’un pâle et fade substitut en l’oubliant. Et à chaque fois que je relirai ce mot, je me souviendrai de ma colère, des vaines recherches.

Je ne m’imagine pas aphasique. Si je perds mon langage, je redeviens une bête. Je grognerai après mes souvenirs, gronderai quand on ne comprend pas.

Empêchez-moi de marcher, mais ne m’ôtez pas ma voix.

Je n’ai pas ri depuis longtemps, Lolita, petite sœur d’ignorance. Tu ne vis pas mes malheurs, ces sains et puissants tourneboulements me rendent chèvre. Je ne sais pas. J’oublie tout. Je perds le goût et la couleur. Je crois même que je vais me prendre une cuite, l’ivresse apportant l’oubli et le vrai malaise, de celui que l’on regrette.

Je veux retrouver le sentiment d’appartenance. Le sentiment rassurant de faire partie d’une famille et d’y être naturellement protégée. Je ne veux pas que la maison où je vis soit le théâtre d’une guerre froide à couteaux tirés. Tout cela parce que quand je parle, on ne m’écoute pas, et qu’il n’est plus utile d’aller dans de grandes démonstrations de douleurs. Je préfère le silence, et la dignité. Et rêver doucement d’une famille à composer.

Dialogue : ramage de deux personnes cherchant à imposer leur vérité, et ce en utilisant un volume sonore important. Synonyme de duel. Ou : ramage à plusieurs personnes consistant en la constitution d’un groupe numériquement plus fort, cherchant à faire valoir leur vérité en écrasant l’autre groupe, numériquement plus faible, à coups de méga-hertz. Synonyme de mise à mort.

Je ne peux pas aller contre ma volonté, Lolita. Je ne peux pas aller contre toi. Petite sœur fictive, mon moteur à moi. Tu as rassemblé quelques uns de mes fantômes à tes côtés, pour que je ne cède pas. Tu as gagné, je crois. Parce que je ne peux pas aller contre toute une armée. Et que je ne veux plus de cette culpabilité qui me ronge.

Je te remercie, ma toute petite qui est allée si loin. Et regarde-moi donc, regardez-moi tous, mes fantômes : je vais vivre. Je vais ouvrir mes ailes, ôter mon bâillon, mettre de bonnes chaussures et marcher, longtemps. Parce que je me suis trouvée. Parce que je sais maintenant, où peut bien me mener ma volonté, ma Lolita.

Patiente encore un peu, je te rejoins.

Par Sifoell
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